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François Coulaud

Tendresse.

Châtellerault est une belle ville, quoi qu’on en dise, où il fait bon vivre, quoi qu’on en pense.

J’y baguenaude de ces temps-ci sous le prétexte fallacieux de repérages, accréditant cette idée absurde qu’écrire serait un vrai travail plutôt qu’un hobby dérisoire. En fait perdre mon temps a toujours été mon premier objectif dans la vie… mais en me déplaçant. J’ai besoin de nouvelles aires de jeu sans cesse renouvelées, de quartiers et de gens, d’images et de paroles.

Alors en ce moment, Châtellerault !

J’aime garer ma voiture au bout de sa longue place centrale sous les platanes d’une contre allée bordée de belles maisons blanches.

Je commence ma promenade toujours plus ou moins de la même façon. D’abord les arrêts de bus en feuillets, les gamins qui attendent sac à l’épaule, les ménagères qui papotent, un regard pour le traditionnel kiosque à musique toujours vide. Puis je longe la large fontaine de sol aux multiples plots-geysers, un clin d’œil pour la mairie, sa façade ostentatoire.

Traversons le flot des voitures, suivons cette jolie femme à jupe courte sur des talons-aiguilles. Les vitrines s’illuminent dans la nuit d’hiver qui approche, les terrasses des cafés bavardent, fument. Une vendeuse en tailleur-pantalon noir  organise  l’agencement d’un présentoir de vêtements graphiques, trois jeunes filles rieuses surgissent du drugstore, un type râle en martelant le guichet automatique de la banque. Un fumet de gâteaux pour parfaire le décor : Mie Caline.

J’ai mes habitudes, les bars que j’apprécie, ceux qui me conviennent moins. Il y a cette brasserie chic qui me faisait envie, où finalement je n’entrerai jamais devant cette manie désagréable d’installer le couvert dès dix-sept heures bloquant toutes les tables des clients qui ne veulent pas manger.

Je tourne le coin, emprunte une venelle pour passer devant cette étonnante boutique proposant pêle-mêle tableaux à prix divers, cartes postales, dessous de verres, torchons décorés.

Un foutoir d’art contemporain pour bourgeois en goguette, une patronne sensuelle aux longues jambes fines.

Châtellerault, c’est encore deux rues piétonnes en parallèle, des magasins aux multiples couleurs, puis d’autres ruelles plus tranquilles qui descendent vers l’enfilade des quais. Les demeures anciennes se refont une façade par petites touches. Se créent sans cesse de nouveaux échafaudages.

Je traverse le pont.

Un regard pour le front de fleuve aux bâtisses de Tuffeau clair, au large quai gominé.

La partie que je préfère, la partie qu’il faut découvrir pour finir la visite, c’est l’ancienne manufacture, l’organisation géométrique des bâtiments en bord de rivière. Murs de briques rouges, toits en décalages, fenêtres alignées sur des centaines de mètres, une vastitude, un monde, un territoire.

C’est devenu le musée de l’automobile, la patinoire, le conservatoire au bout d’une volée de marches. Deux énormes cheminées ont été conservées, un escalier, une passerelle aménagée pour les escalader et envisager la perspective géométrique de ce parvis industriel.

On imagine sans peine la foule des ouvriers, le battement lourd des machines, le grognement des moteurs, le ronronnement des conversations, les altercations, les appels, les grèves, les occupations musclées.

Agitation, hurlements, cris, chuchotements, puis...

Le silence.

Rien ne bouge aujourd’hui. Il fait un froid sec un peu coupant, un vent glacial en bourrasques.

Je redescends.

Je découvre un morceau de canal filant le long d’un mur, enjambé de deux ponts de métal, graciles.

J’en suis la rive l’œil attiré par deux cygnes qui glissent sans bruit sur la surface-miroir.

Un vieil homme, devant moi, un peu plus loin, bavarde sans bruit…

Sans interlocuteur.

Cheveux blancs, maigre, caftan vert, pantalon de velours.

Il marche d’un pas lent, la main gauche en poche, la droite pendante, délicatement ouverte.

Parfois il s’arrête pour appuyer une parole, fait un geste.

Repart.

Amusé, je reste derrière lui, invisible, choisissant mes pas pour les rendre silencieux.

Nous passons le long d’une barre de béton, une usine Hydro-électrique.

Je m’attarde.

Un panneau explicatif : L’usine a été créée au début du vingtième siècle et alimentait tout le secteur en énergie. Première de sa génération, elle était un défi technologique à l’époque.

Je l’ai perdu de vue.

Un parc s’ouvre en demi-cercle pour finir la balade. Une grille de fer forgé, un second texte pour décrire la gentilhommière des patrons qui s’élevait là, leurs après-midi bourgeois tandis que tout travaillait autour d’eux.

Arbres centenaires, parterres aménagés.

J’emprunte un chemin étroit qui borde la Vienne. L’écume grise des flots se perd en éclaboussements rageurs dans les griffes du barrage.

De l’autre côté de l’eau, la ville se délite lentement en bosquets dépenaillés, bois hirsutes, petits champs clos. Quelques maisons isolées percent encore comme de mauvaises herbes abandonnées.

Je m’éloigne, passe un petit muret, retrouve mon promeneur.

Il s’est assis sur le dernier banc, le bout du monde, face à l’étendue liquide froide, lisse.

Je m’approche nonchalamment sans qu’il me voie.

Arrêt.

D’un geste très doux, très lent il déplace son bras, enlace une forme à côté de lui. Précise, sa main décrypte une chevelure qu’il caresse, une joue sur laquelle il glisse, une épaule qu’il étreint. Tendrement, il se penche, pose un baiser juste là où devrait se trouver l’arrondi d’un cou, la pâleur d’une peau.

Dans un éclair, je vois s’estomper sur le ciel la silhouette d’une femme, belle sans doute, merveilleuse certainement, et j’entends flotter les mots qu’il lui souffle à l’oreille :

─ Toujours tu seras là près de moi et toujours je serai là pour toi. Tu vois, encore maintenant…

Alors navré soudain d’avoir capté cette image qui ne m’était destinée, je tourne les talons, m’enfuis, tandis qu’une dernière parole vient encore glisser dans l’espace.

─ Je t’aime.

 

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