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François Coulaud

Chassé-croisé

Elle descend sur les quais, s’assied sur le muret, dos à la rivière.

Fatiguée.

Pieds gonflés d’avoir trop marché.

Un regard.

Derrière elle, trois péniches, arrêtées épaules contre épaules. Puis c’est un bateau mouche prêt de partir avec son lot de touristes cancanneurs, ébahis, ébaudis, appareils photographiques et casquettes de toile. 

En plein fleuve, un autre bateau, enfoncé de toute sa masse au ras de la ligne de flottaison, glisse lentement dans le halètement de son moteur diesel.

Plus loin, c’est une avancée de pierre, une île, peut-être de la cité mais elle n’en est pas certaine. Des arbres penchent sur l’eau leurs images floues, des pécheurs font trembler leurs lignes vibrisses, des promeneurs, canotiers ou jupes légères, s’engagent sur un pont tout blanc aux arches comme dessinées au compas. Enfin, surplombant les feuillages avant le ciel bleu, les toits si reconnaissables de cette capitale unique entre toutes.

Paris.

Quelle belle ville !

Mais quelle déception aussi.

Elle a choisi sa robe bleue, les escarpins noirs à boucles et talons. Elle s’est fait sculpter un chignon compliqué par Norbert, le coiffeur le plus doué de son village. Pour lui plaire, il lui a ciselé un maquillage de star hollywoodienne. Il sait tout faire, Norbert.  

Ensuite, elle a sauté dans le premier train du matin, prête à tout vivre, à tout connaître, à tout risquer dans cette cité dont on lui a tellement parlé.

Comme dans les films.

Mais voilà, rien ne s’est passé comme prévu.

Sur les trois adresses qu’elle possédait pour trouver du travail, les deux premières n’existaient plus. La dernière se trouvait au fond d’une cour-couloir-dépotoir si crasseuse qu’elle n’a pu aller au bout.

Alors elle a marché, aligné des pas métronome.

Qu’elle ne soit pas venue pour rien.

Elle a enfourché des rues de part en part, franchi des places immenses et voiturières, visité trois musées, traversé deux jardins. Elle est montée sur le Trocadéro, passée sous la Tour Eiffel, descendue sur  le  Champ de Mars.

Un sandwich hors de prix et c’était reparti.

Elle a voulu voir les Champs Elysées, s’est perdu dans les Tuileries avant de franchir la place de la Concorde comme on franchit le Rubicon.

Elle laissait flotter sa jupe, guettait un sifflement, un cri, peut-être plus.

Mais non, rien. Les parisiens sont comme ces bestiaux qu’on mène à la foire le dernier samedi du mois, lourds, indifférents, les yeux vides.

Elle enlève ses chaussures, se masse les pieds.

Baste, elle va rentrer au village et puis voilà. Cela aura toujours été une superbe journée.

Mais d’abord, avant de prendre le chemin du retour, elle veut se payer ce restaurant qu’elle a vu tout à l’heure,  une terrasse face à la Seine pour profiter du soleil qui descend doucement.

Elle se lève.

Et sourit.

 

Il descend sur les quais, pose son pied sur le muret, face à la rivière.

Une péniche à ras du plat bord glisse sur l’eau plate.

Il est crevé.

Il n’a cessé toute la journée de suivre la jolie silhouette bleue sans jamais pouvoir la rattraper. Elle marchait d’un pas de sapeur.

Vers midi, elle s’est posé trente secondes sur un banc. Le temps qu’il se décide pour l’aborder, elle fuyait déjà de toutes ses jambes. Comment peut-on filer si vite sur de si hauts talons ?

Il souffle un peu.

Maintenant.

C’est le bon moment pour lui parler, lui dire qu’il l’aime depuis si longtemps.

Lui raconter qu’il a besoin d’elle dans sa vie, mais aussi pour ce nouveau lieu de travail, ce fond de commerce acheté sur Paris en pensant à elle. Il la voudrait à ses côtés.

Le temps d’y penser, dix secondes, elle repart déjà.

Quelle femme !

Il accélère le pas, l’aborder tout de suite, l’inviter dans ce petit restaurant qu’il a repéré tout à l’heure, une terrasse face à la Seine pour profiter du soleil qui descend doucement.

Norbert fixe ce chignon… qu’il a plutôt bien réussi.

Et sourit.

 

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