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François Coulaud

Coup de feu à Saint Amand-Montrond

Assis dans la brasserie « La Rotonde » de saint Amand-Montrond, face à la longue baie vitrée, j’observe la montée du « coup de feu ».

J’aime les brasseries, celle-ci particulièrement. Une vaste salle lumineuse, sans séparation, complétée d’une rotonde cachée-cachette. Plafond immaculé, long comptoir de bois tendre avec percolateur chromé, enfilade de verres scintillants. Banquettes de tissu blanc-cassé, chaises assorties autour de petites tables carrés à bordure marron clair. Par les deux larges ouvertures, on découvre la place principale, l’ombre des arbres, les belles façades de quelques maisons anciennes, le kiosque à musique au toit ajouré de dessins compliqués.

J’ai choisi, pour bien profiter de l’ambiance, une position stratégique qui me permet d’embrasser toute la salle du regard, la télé derrière moi, l’arrondi de la rotonde sur ma droite.

C’est un dimanche de printemps, premier de ces quelques jours où la lumière change, où une bouffée de chaleur timide vient clore l’hiver. On sort les jupes fluides, les robes gaies, les pantalons de toile, les chemises à fleurs. Les femmes ont des silhouettes de revues de mode, les hommes des regards de tendresse.

Brouhaha qui monte, la terrasse est comble.

La salle se remplit rapidement à son tour. Plusieurs couples, un peu déçus de n’avoir pas réservé leur place au soleil, un homme en costume, une dame à chignon. Une famille… puis deux. Parents coincés, grands parents souriants, enfants dévastateurs, bébés hurleurs. On approche des chaises-hautes.

A côté de moi, une paire de grands-mères à frisettes parlent si bas qu’on n’entend qu’elles.

–  De toutes façons, Germaine, c’est une peau de hareng, tu la connais…

Le serveur approche dans une glissade contrôlée. C’est un grand type maigre, dégingandé, charmant autant qu’efficace. Il me reconnaît d’une phrase amicale :

–  Bonjour, longtemps qu’on ne vous avait vu ! Vous ne passez plus nous voir comme avant, ce n’est pas gentil.

Il a eu le temps, d’un geste, d’organiser mes verres et couverts, un menu dans les mains. Il repart dans une réplique :

–  Je vous sers une bière pression comme d’habitude ?

Je le regarde évoluer fluide, étonnant d’agilité et de rythme. Les consommateurs prennent sièges, les nappes se dressent, les consommations apparaissent.

La seconde serveuse, qui gère l’extérieur, est aussi petite qu’il est long, aussi ronde qu’il est maigre. Moins exubérante pour une même efficacité, elle trottine d’un petit pas menu, portant une bière, une limonade à l’aller, posant un menu au passage, essuyant une table qu’elle installe, revenant les bras chargés. Pas de déplacements inutiles. Coup d’œil et performance.

J’admire.

Une bière est apparue comme par magie devant moi, le garçon s’arrête un instant :

–  Vous avez choisi ?

Je commande une de leurs salades que je sais copieuses et savoureuses. Il dégaine un marqueur, une tablette portée à la ceinture. Je tente de riposter, porte la main à mon flanc. Zut, je ne suis pas armé. Trop tard, il est déjà reparti dans un sourire.

Western.

Soudain, le tempo s’accélère, les commandes fusent, les mains se lèvent, ils faut soutenir le feu nourri.

Les deux avants, en salle, s’affairent avec discernement. La partie s’annonce chaude mais bien engagée. Que valent les arrières ? 

Je jette un œil au bar. Un homme que je ne connais pas, chauve, massif, jongle avec les boissons. Sans doute le nouveau patron. Il connaît son affaire : les cruches en enfilade, les consommations prêtes bien avant l’envol vers les clients. Organisé, précis. Un bon élément.

Pendant que je jaugeais l’équipe, mon assiette s’est matérialisée devant moi. Les cuisines assurent aussi, tout va bien. Le « coup de feu » sera intéressant.

La dynamique s’amplifie. Le grand ailier droit court, vole, grands gestes, grandes tirades, sourire et discernement. La petite avant centre se faufile, moins endiablée mais discrète et professionnelle. Collaboration compacte.

Ils tiennent. Personne n’attend plus de deux minutes. Avant que certaines demandes ne soient émises, l’eau, le pain, sont posés d’une chiquenaude.

Je découvre une remplaçante qui apporte un plat, deux verres, une assiette. Lamentable en comparaison des deux autres elle tente une aide maladroite qui, parfois, emporte la décision, parfois… gène. La femme du patron, j’imagine. Elle n’est pas du métier comme le montre ses nombreux déplacements aux mains vides.

Le « coup de feu » atteint un paroxysme infernal, s’intensifie encore, puis retombe d’un coup. Sur le comptoir, la file des carafes est remplacée par la plaine des soucoupes bordées des deux sucres et du petit gâteau réglementaire.

Le serveur est essouflé, une goutte de sueur sur le front du barman.

De derrière la vitre, de l’extérieur, une voix féminine s’élève, claironnante :

–  J’ai fait soixante cinq couverts en terrasse, qui dit mieux ?

Avant que son collègue n’ait le temps de lui répondre, le patron hurle de derrière l’accumulation de  verres sales.

 –  Et tu es obligée de crier ça à la cantonade ?

Dommage ! Je ne saurai pas si nous avons gagné.

 

Pour la photo, j'ai préféré cette terrasse des Champs E lysés vers 1950 que je trouve assez poétique. Quant à La Rotonde à Saint-Amand-Montrond, eh bien vous n'avez qu'à y aller. Ceux-là, faut tout leur faire !

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