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François Coulaud

Délicieusement votre

Ce jour-là, comme chaque jour à la même heure, il n'y croyait plus.
La dépression n'était ni son état naturel, ni son purgatoire, juste son habitude de chaque soir.
Posé sur son canapé rouge comme le sang, rouge comme la vie, il rêvait de douleur, d'insomnie, de paresse indolore, de piscine profonde et douce où se laisser couler sans bruit.
Même pas le courage d'un whisky pour faire passer, même pas le courage d’appeler Suzanne pour passer un moment.
Il venait encore de vivre une journée d'enfer. Clients insultants, téléphone hurleur, chefs de service méprisants.
Le menton sur les mains, les yeux dans le vague, il ne pensait à rien. L’eau de ses pensées, caillée sur le bord des ses yeux, n’avançait plus qu’à reflets d’huile.

Ce jour-là comme chaque soir, il n’y croyait plus.

Elle, sans bruit, arrêtée devant la porte, le doigt sur la sonnette, hésitait..
Que faire ?

Depuis deux mois qu’elle habitait l’immeuble, elle croisait ce type deux fois par jour. 
Le matin, beau, racé comme un étalon de concours, le poil brillant, parfaitement ajusté du cheveu au bout du talon.
Le soir, lavasse serpillère, semblant ramper plus que marcher jusqu’à se glisser sous la porte de son appartement du troisième, un étage au dessous du sien. Le matin, il ne regardait personne, le soir, il ne voyait plus personne… pas même elle.
Un immeuble bourgeois, moquette dans l’escalier, concierge renfrogné, trop cher pour ses moyens.
Alors, une aventure printanière, un petit sourire dans cette vie morne, savoir s’il avait des dessous assorti à ses pantalons à la couture impeccable. Des slips à couture, ce serait marrant.
Elle sourit, pressa la sonnette.

On sonne. Quel est l’individu qui ose le déranger en pleine masturbation intellectuelle ?
Il se traine jusqu’à la porte, ouvre, sur une tornade de jupons.
Elle porte une robe qui vole, s’envole, l’envole, le traine par le bras, le parsème à travers l’espace de son intérieur cosy. Elle papillonne de gauche, de droite, envahit le salon de son parfum capiteux, enivrant, de ses cils immenses, de ses mains baladeuses. Il est nu dans sa chambre sans avoir compris.

Elle rit.
‒ Eh bien non, pas de slip à couture, tant-pis !
Elle envoie valser sa robe, ses jupons, ses dessous de dentelles, son sourire, ses baisers. Elle a des seins comme des violons, le reste à l’avenant.
Il rit.

Ce jour là, il était en forme comme chaque matin, comme chaque soir, depuis qu’il avait changé de boulot, de femme, d’habitude, d’immeuble, de concierge…
Et de marque de whisky.

 

Photo : Christine Hodges

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